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14-18 dans le Lot
Portrait du Lot en 14-18
Le Lot, avant
et pendant la guerre

L'historien lotois Etienne Baux dresse ici le portrait d'un département rural resté à l’écart, comme d’autres départements du Sud Ouest, du grand mouvement d’urbanisation et d’industrialisation qui caractérise la France au XIX° siècle et qui, de ce fait, a conservé une forte originalité. Pendant la guerre, comme tous les départements de l’arrière, sa vie a été bouleversée par ces années d’épreuve.

La guerre de 1914-1918 a longtemps pesé sur notre département en accélérant le déclin démographique et l’engourdissement économique. Elle a détruit le fragile équilibre retrouvé en 1914.

Une démographie en déclin

Le constat démographique est alors très préoccupant. Le département compte alors 205 000 habitants et en a perdu 90 000 depuis 1860 du fait de l’exode rural et de l’émigration parfois lointaine (Amérique du Sud). Responsables aussi, la natalité inférieure à la moyenne nationale (14,7 pour mille contre 18,8 pour mille) et le fort taux de mortalité (21,2 pour mille contre 18,2 pour mille). Ce dernier est gonflé par le vieillissement de la population (ce sont les jeunes qui quittent le Lot) et les médiocres conditions d’hygiène (mortalité infantile).

86,6 % des Lotois vivent à la campagne, 14,4 % en ville (France : 44 %). Ces villes sont modestes et somnolentes : seule Cahors, 13 000 habitants, a gagné en population tandis que Figeac, 5 800, et Gourdon en ont perdu. Ce sont des centres administratifs et commerçants pénétrés de vie rurale qui s’animent surtout les jours de foire et de marché, tout comme, plus modestes, Souillac, Saint Céré… et les bourgs de moins de 2 000 habitants.

Une économie rurale

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Fonds de la Société des études du Lot

C’est elle qui fait vivre les Lotois. Elle s’était remise en partie du désastre du phylloxéra qui l’avait ruinée quelque trente ans auparavant.

Le modèle d’exploitation le plus répandu est la petite propriété travaillée par une famille de trois à quatre personnes : la maison, « l’oustal », transmise  à l’aîné. On y pratique une polyproduction qui permet de vivre sur la propriété sans trop dépendre de l’extérieur, avec des nuances régionales : la Bouriane et des secteurs du Ségala sont les plus mal lotis.

Le vignoble, reconstitué en plants américains au goût médiocre, ne fournit que la consommation domestique. Les céréales livrent peu au commerce sauf en Quercy Blanc. Les bovins sont élevés pour le travail, mais aussi pour la viande, et sont alors acheminés vers les abattoirs régionaux ou parisiens. Ils compensent la diminution des ovins, 260 000 têtes, sur le Causse central surtout.

Dans ce contexte de repli la culture du tabac fournit un appoint précieux : 1 000 ha en 1914. Culture très encadrée dont les permis de planter sont très recherchés en dépit de la baisse des prix depuis 1900. De même la trufficulture : 218 tonnes en 1913 soit 22 % de la production française. On expédie les truffes fraîches ou conservées en bocaux stérilisés vers Paris. Quelques rares cultures spécialisées, prunes séchées, noix, fraises de la vallée du Lot donnent de nouveaux profits.

Le revenu moyen d’une famille ne dépassait pas, en 1914, 1 200 francs par an, inférieur au salaire des plus petits fonctionnaires.

Pas d’industries, beaucoup de travailleurs
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Potiers à Uzech les Oules, Fonds de la  Société des études du Lot

 

En 1914, le Lot ne possède pas d’industries modernes, mais cette absence ne saurait occulter les multiples secteurs d’activité qui font vivre des milliers de Lotois.

Quelques industries extractives : charbon et zinc au nord-est, achèvent de décliner, y compris celle des phosphates à Bach. Mais quelques établissements occupent chacun des dizaines d’ouvriers : tuileries, briqueteries, fours à chaux, tanneries, imprimerie à Cahors… et aussi confection de pâtés et de conserves.

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Mines à Figeac, Collection Jean-Michel Rivière

L’artisanat dans les villages satisfait aux besoins locaux : menuisiers, charpentiers, charrons, forgerons, tisserands, tailleurs, mais aussi sabotiers, cordonniers et de plus en plus nombreux, débitants de boissons, aubergistes. Le commerce s’enrichit de nouveaux magasins de mode, d’articles de Paris, de bazars, témoins d’un niveau de vie meilleur.

L’ouverture du territoire

Cahors, le pont de chemin de fer sur la ligne de Paris à Toulouse

Cahors, le pont de chemin de fer sur la ligne de Paris à Toulouse, Fonds de la Société des études du Lot

En 1914, le Lot s’est largement ouvert, l’achèvement du réseau vicinal dessert le moindre village ou hameau. Routes nationales et départementales quadrillent l’espace du nord au sud, d’est en ouest : routes blanches empruntées par les charrettes, les voitures publiques pour l’essentiel. La bicyclette investit les chemins ruraux et périurbains et l’on marche toujours beaucoup à pied. Le chemin de fer rend les plus grands services avec l’axe Paris-Toulouse à voie double, le dernier achevé, et celui de la vallée du Lot. Ainsi le département bénéficie des débouchés régionaux ou nationaux mais subit aussi la concurrence. Le rail a ruiné la navigation sur le Lot réduite en 1914 à un trafic local.

L’ouverture au tourisme est déjà bien engagée : Rocamadour, Padirac, Lacave  attirent les visiteurs venus en « voitures à traction mécanique » dont le nombre en juillet 1913 dépassait celui des « voitures à traction animale » dans ce secteur. Le Conseil général subventionna 7 lignes d’autobus depuis Cahors. Seuls quelques riches particuliers et des esprits originaux possédaient une automobile. L’ouverture du territoire passe aussi par le courrier postal multiplié (deux distributions par jour), le télégraphe et le téléphone (en 1914, le Lot pouvait appeler 23 départements).

La société, entre tradition et modernité
Ecole primaire dans le Lot au début du XX°

Ecole primaire dans le Lot au début du XX°, Fonds de la Société des études du Lot

En 1914, la société lotoise est bien intégrée à la communauté nationale. Trente années d’école obligatoire font que désormais Lotoises et Lotois savent lire et écrire.  L’acculturation au français n’a pas fait disparaître l’occitan toujours bien adapté à la vie des champs et à l’existence familiale, mais relégué à l’oral. Sur les photos de famille, les modes traditionnelles des anciens voisinent avec celle des plus jeunes venue de Paris.

Les Quercynois se sont bien intégrés dans la république démocratique. S’ils votent radical, malgré les consignes du clergé, et c’est une originalité, ils ont gardé une forte pratique religieuse avec 600 prêtres pour 450 paroisses. Les blessures de la séparation de l’Eglise et de l’Etat se sont un peu fermées en 1914 mais demeurent. Pèlerinages, processions, congrès attirent des milliers de fidèles, disposant souvent d’églises neuves ou agrandies. Les conflits autour de l’école ont créé deux jeunesses en ville comme au village.  La presse de chaque camp est très lue : « La Défense - La Croix du Lot » s’oppose au « Journal du Lot » et à « La Dépêche » de Toulouse.

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Pélerinage à Rocamadour, Collection Jean-Michel Rivière

Le président du Conseil général, Louis-Jean Malvy, député depuis 1906, ministre de l’Intérieur du 17 mars 1914 au 31 août 1917, et Anatole de Monzie, tous deux radicaux,  dominent la vie politique. Le patriotisme est le véritable ciment social. Pour preuve, l’enthousiasme avec lequel est accueilli et fêté  le nouveau Président de la République, Raymond Poincaré, à chaque étape de son voyage officiel dans le Lot en septembre 1913.

L'impact de la guerre sur la démographie
Cahors, cathédrale, monument aux morts paroissial

Cahors, cathédrale, monument aux morts paroissial, Nelly Blaya - Département du Lot

La mort de 7 877 de ses enfants, dernier  nombre recensé, soit 10 % de l’effectif mobilisé, a creusé au flanc de la pyramide des âges une brèche tragique. Ces disparitions nourrirent à leur tour l’émigration : veuves découragées, enfants désemparés ou attirés par les salaires urbains. 5 000 personnes quittèrent le Lot en quatre ans. La nuptialité s’effondre : 1 350 mariages par an avant 14, 179 en 1915 et 469 en moyenne au cours des années de guerre. On constate la régression de la natalité : 6,7 pour mille en 1917 contre 10,5 pour l’ensemble de la France et l’accroissement des naissances illégitimes. Toutefois le pourcentage des décès dus à la grippe espagnole en 1918 est moitié moins élevé qu’en France.

L’économie de guerre

En l’absence des chefs de famille comment assurer les travaux dans ces exploitations de petite taille pas du tout ou faiblement mécanisées ? L’effort des femmes fut considérable épaulées par les parents, les amis, les voisins. Les vieillards reprirent l’outil et les enfants apportèrent leur contribution avec une fréquentation scolaire très irrégulière, les rentrées repoussées pour aider aux vendanges, les sorties avancées pour travailler à la moisson. Les permissions agricoles, plus nombreuses  après 1917, eurent peu d’effet tandis que l’emploi de réfugiés et surtout des prisonniers allemands  (450 sur 32 communes en 1916 et beaucoup plus les années suivantes) se révéla précieux.

Pour nourrir le pays et les soldats, suppléer à la perte des terres agricoles du Nord, s’établit un système de réquisition pour les céréales et le bétail, sous le contrôle du préfet, mal perçu en raison des prix trop faibles. Il y eut des fraudes, des marchés parallèles, des profits illicites. Le maraudage sévit dans les champs et les jardins. En été 1918, on vit une pénurie de farine.

Par ailleurs, le Lot n’a pas su tirer avantage de la guerre comme les départements voisins. La presse locale déplorait en 1916 que pas une seule industrie de la Défense nationale n’y ait été installée, jusqu’à la création, en janvier 1917, d’une unité de production d’obus et de munitions à Cahors, près de la gare. Elle occupa jusqu’à 350 personnes dont 150 femmes et s’arrêta après l’armistice.

L'accueil des blessés et des réfugiés

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Collections de l'association des anciens élèves du collège Gambetta

L’attente des nouvelles, l’angoisse au moindre retard et, au pire, la terrible annonce d’un décès rythmaient la vie des familles. La perception la plus directe de la guerre dans la population se fit à travers l’accueil des blessés. Neuf antennes médicales, quatre à Cahors, une à Figeac, Gramat, Souillac, Montfaucon, Alvignac recevaient les soldats blessés qui y passaient leur convalescence. Rétifs aux règlementations et aux restrictions, les Lotois ont donné beaucoup de leur temps et de leur argent pour alléger la souffrance des soldats.

Les réfugiés furent généralement bien accueillis : les Alsaciens-Lorrains moins bien que les Belges parce qu’ils parlaient allemand. Une union sacrée politico-religieuse ne se démentit à aucun moment. La ferveur religieuse s’accrut comme toujours en temps d’épreuve. Dans une ambiance de trêve religieuse, la loi sur les congrégations ayant été suspendue, et de sacrifice partagé, 18 prêtres et 6 séminaristes ont succombé sous les drapeaux. La vie politique avec ses combats entre en sommeil et Louis-Jean Malvy, condamné à l’exil le 4 août 1918, fut peu soutenu par l’opinion publique ; cependant son père le remplaça à la présidence du Conseil général.

Pour en savoir plus
  • Etienne Baux, "Agriculture et vie rurale en Quercy au XIX° siècle (1789- 1914)", Cahors, Archives départementales du Lot, 1982.
  • Isabelle Joyeux, "l’adaptation d’une société rurale à la guerre : l’exemple du Lot entre 1914 et 1918".Mémoire de maîtrise, Université de Toulouse-le-Mirail, 1994.(disponible aux Archives du Lot)
  • Didier Cambon et Sophie Villes, "1914-1918 : les Lotois dans la Grande Guerre", tome I les Poilus, tome II l’Arrière, Cahors, les Cahiers historiques du Grand Cahors, 2010.